Chap. II : L'éloge de la douceur
Durant l’école primaire, je vivais dans un petit 5 ½ au cœur du quartier St-Michel avec ma famille maternelle. Plus précisément, ma mère et moi partagions un foyer avec trois de mes tantes, deux de mes oncles et ma grand-mère.
Je m’ennuie parfois de ces longues soirées assis dans le salon avec mes tantes à regarder des séries hongkongaises doublées en vietnamien. J’aimais particulièrement les histoires d’arts martiaux où régnaient l’héroïsme et la chevalerie.
Des émissions qui ont façonné ma vision du monde. Pour le meilleur et pour le pire. Je me souviens de ces expressions qui m’avaient marqué à l’époque.
Un homme peut verser du sang, mais jamais des larmes. Un vrai homme ne craint rien. Même grimper des montagnes enflammées ou plonger dans des eaux ébouillantées! Un homme n’a pas peur de la mort, seulement du déshonneur!
Évidemment, je comprenais bien l’hyperbole derrière le vocabulaire de ces comtes chevaleresques, mais ces fables ont tout de même influencé l’image que j’avais de la masculinité.
Un jour, durant ma préadolescence, j’ai accompagné mes parents lors d’une courte visite chez un ami de la famille élargie.
À l’époque, j’étais un enfant très introverti. L’idée d’aller socialiser chez des adultes étrangers me rendait nerveux et mal à l’aise.
Sans doute parce qu’il voyait mon inconfort et ma timidité, le propriétaire de la maison s’est dirigé vers moi avec un conseil à donner : « Heh! T’es un homme! Aie l’air plus fort! Où est ta prestance? »
Vers la fin de la visite, à l’heure des départs, j’entends une discussion au loin dans la cuisine. Une femme demande à la fille du propriétaire ce qu’elle pensait de moi. « Il est grand, mais bien trop féminin. »
Après cette journée, j’avais appris ma leçon. La prochaine fois que je verrai cet homme, je lui serrerai les mains tellement fort que j’y arracherai les doigts! Ce sera ma mentalité! Je vais te montrer quel homme je suis! Et c’est ainsi que, sans y penser, ma démarche a changé au fil des années.
Du secondaire aux années universitaires, j’ai grandi avec un entourage très masculin. Des amitiés qui se sont ensuite perdues avec le temps. On parlait d’ambition, de filles, d’argent. Des discussions toujours centrées autour de la victoire, de la réussite.
Lorsqu’il m’arriva d’être affecté par des situations difficiles, mon père me disait : « Il faut t’endurcir. Devenir plus fort. La vie est cruelle. Nous (tes parents) ne pourrons pas toujours être là pour toi. ».
À la sortie de l’université, j’ai effectué mes premiers pas dans le monde de la consultation, où on m’inculqua la culture de la rigueur et des longues heures de travail. Je revenais parfois chez moi à 2-3h du matin en taxi, avant de finaliser les derniers détails pour les remettre à 4h30.
Pour me motiver, j’aimais naviguer sur les YouTube & cie pour m’abreuver des clips de Kobe, qui parlait éloquemment du « grind » qu’il fallait pour « réussir ». Se lever à 4h, s’entraîner fort, se reposer un peu, s’entraîner encore. Optimiser sa journée en maximisant son temps de travail pour se distancer des adversaires moins vaillants.
Au tournant de ma trentaine, lorsque ces solutions ne fonctionnaient plus pour régler les fissures de mon esprit, j’ai vécu une profonde période de déprime. À me détester encore plus de n’être assez dur pour passer par-dessus.
Je n’ai rien partagé à mon entourage. Comme si je croyais, sûrement à tort, que j’allais être jugé pour ma faiblesse plutôt qu’aidé dans ma détresse.
Ma bouée de sauvetage m’est plutôt parvenue d’une personne revenant de loin. Pas une amie, mais une connaissance que j’aimais bien. Je ne l’avais pas vu depuis une décennie.
Pendant le peak de la pandémie, alors qu’il était difficile de savoir si nous allions un jour revivre le monde d’avant, j’avais pensé à elle.
À un long message dans lequel j’exposais toutes mes turbulences intérieures, elle me répondit avec l’empathie d’une grande sœur. En me relayant un conseil qui changera ma vie.
« Je te souhaite de la douceur envers toi-même! ». Sois gentil envers toi-même.
Et elle m’envoya en prime des ressources sur le web, des infos sur les séminaires et ateliers qui lui ont été utiles pour surmonter ses propres moments de difficulté. Tout en m’encourageant de ne pas hésiter à aller chercher de l’aide.
Personne ne m’avait jamais souhaité de la douceur. De la force, de la chance, du succès, de l’argent, du bonheur. Mais jamais de la douceur.
Comme si mon âme attendait d’entendre ces paroles depuis longtemps, elles ont éveillé en moi le désir de chercher de nouvelles façons de m’aimer.
En introduisant tranquillement des activités physiques pour libérer mon corps des chaînes de la sédentarité.
En me libérant des freins qui retenaient l’expression de mes sentiments, après des années à jouer à l’homme qui préfère verser du sang que des larmes.
Ça m’aura pris une voix féminine pour sortir ma tête de l’abîme. Pour briser le cycle toxique dans lequel j’ai baigné.
Depuis ce temps, je souhaite toujours à toutes les personnes que j’aime, en plus de la santé et prospérité, beaucoup de douceur envers elles-mêmes.
Ce texte est le deuxième d’une série de billets à saveur plus personnels et sentimentaux qui apparaîtront au cours des prochains mois. Mais les chroniques et analyses socioéconomiques effectueront leur retour très bientôt!
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