Confessions d’un généreux égoïste
« Je ne crois pas à l’altruisme! » s’exclama une voix perçante qui détonnait parmi celles d’un amphithéâtre bondé de 200 étudiant·e·s en économie.
Face aux nombreux regards la dévisageant de stupéfaction, elle s’expliqua calmement : « Selon moi, donner est un geste égoïste. Pas dans le sens péjoratif du terme. Mais moi, je donne pour mon propre bonheur! »
« Si j’offre à un enfant mon cornet de crème glacée plutôt que de le manger, c’est parce que ma joie en voyant son sourire est plus grande que le bien-être que j’aurais ressenti en mangeant le cornet moi-même! » continua-t-elle.
« Lorsque j’aide, lorsque je donne de l’argent, lorsque je sacrifie de mon temps, c’est parce que ça m’apporte un plus grand bonheur qu’une alternative moins altruiste.
Ainsi, ma générosité sert d’abord à mes propres intérêts. C’est pour moi! Tous ces gestes permettent de maximiser mon bien-être. Il n’y a pas de charité pure! »
Je ne me souviens pas comment s’était terminé ce débat. Je n’avais pas non plus la curiosité ni l’envie de consulter les grandes pensées philosophiques sur la justesse des propos.
Seulement que cette réflexion m’avait marqué, tant je pouvais m’y identifier. Comme si elle contenait une part de vérité sur moi que je n’osais confronter.
J’ai toujours eu une relation ambiguë avec la générosité. Si dans mes élans d’altruisme, je peux donner de moi-même sans me questionner, j’éprouve parfois un inconfort quand je suis la personne qui reçoit.
On dirait qu’inconsciemment, je m’interroge sur l’intention derrière les gestes bienveillants à mon égard.
Tel un contrat. Qu’est-ce que l’autre me veut vraiment? Y a-t-il une raison cachée derrière ça?
Est-ce parce qu’inconsciemment, je crois que je ne mérite pas de recevoir une telle gentillesse?
C’est pour cela que, dans la plupart des cas, je chercherai de manière directe ou indirecte à « repayer cette dette ».
Je repense souvent à un événement qui me hante fréquemment. Un incident montrant le vrai visage de ma personnalité et mon propre rapport à l’altruisme.
C’était il y a une vingtaine d’années, quelque part au tournant de la crise financière de 2008. J’avais 19 ans, jeune cégépien solitaire et en mal de repères.
Lors d’un cours de méthodologie, je m’étais lié d’amitié avec une camarade autour d’un projet commun.
Elle provenait du profil psychologie, j’étudiais en admin avec un penchant pour l’économie.
Nous formions la paire parfaite. L’une se chargerait du volet qualitatif où l’on étudierait les comportements, les perceptions, les opinions. L’autre pitonnerait des graphes et des formules sur SPSS.
Pour un devoir de session, une analyse de sondage ou je ne sais plus, je lui avais promis de l’aider. Nous nous sommes donné rendez-vous un vendredi matin à la salle d’informatique.
À mon arrêt d’autobus, mille pensées m’envahissaient. Des dizaines de scénarios et d’idées se défilaient dans ma tête. Je ne voulais pas être plate. Je ne voulais pas faire d’erreurs. Je voulais qu’elle m’apprécie aussi.
Pendant que je me tenais occupé par ces préoccupations puériles, j’entends une discussion à proximité. Des parents parlent à leur petite fille. Elle devait avoir huit ou neuf ans.
Bien trop concentré sur mes délibérations internes, je n’ai pu retenir les détails de leur conversation. Je crois par contre avoir entendu : « Quand tu arriveras à l’école X, va au secrétariat et appelle chez nous. On veut savoir que tu es bien rendue. »
La petite fille entre toute seule dans l’autobus. Je vais à l’arrière pour m’asseoir. Une vingtaine de minutes plus tard, je lève les yeux pour constater notre arrivée à destination.
Du coin de l’œil, j’aperçois encore la petite fille. Hmm… Mais ils n’avaient pas dit qu’elle allait à l’école X? Qu’est-ce qu’elle fait encore ici? AH! Merde! Bien sûr!
C’est que depuis quelques jours, le trajet d’autobus avait quelque peu été modifié pour éviter les constructions.
Leur famille ne savait probablement pas qu’il n’y aurait plus d’arrêt devant l’école. Qu’il fallait, pour quelques jours, s’arrêter plus loin et faire un détour.
Terminus! Tout le monde descend! Je m’apprête à sortir, mais je garde un œil sur la petite fille. Elle ne bronche pas et reste assise, avec tout le calme du monde.
Durant ces instants, ma tête tourne. Que dois-je faire? Je dois aller l’aider! Prendre l’autobus du retour et la ramener jusqu’à l’école!
Si je fais ça, je serais très en retard pour mon rendez-vous. Est-ce qu’elle serait fâchée? J’avais tellement hâte d’être avec elle. Je ne voulais pas perdre une seule minute! À ma décharge, nous n’avions pas de cellulaire à l’époque. Je n’aurais pu la texter.
Soudain, je vois le chauffeur se diriger vers la petite fille et ils se parlent. Voilà ma porte de sortie. Une justification que je pourrai faire avaler à ma conscience.
Le chauffeur va s’en charger. Les agents de la STM appelleront ses parents. Je n’ai pas à m’inquiéter. Ce n’est pas ma responsabilité de m’en occuper. Mille et une autres excuses pour me dédouaner.
Je suis arrivé à l’heure pour mon rendez-vous. J’ai accompagné mon amie jusqu’à la tombée de la nuit. Elle me repaya par sa gratitude et son amitié.
« Merci! C’est vraiment gentil de ta part! T’es un vrai bon gars. »
Un bon gars… Un bon gars…
Une fois la poussière retombée, je m’étends seul dans mon lit, face à moi-même et la saleté de mon âme.
Vingt ans plus tard, je mentirais si je disais que je reconnaîtrais cette ancienne amie à travers une foule aujourd’hui. Mais le visage de la petite fille que je n’avais pas aidée me hantera à jamais.
C’est la façon qu’a ma mémoire de me faire rappeler qui je suis. De me forcer à ne jamais oublier l’ombre derrière l’image du bon gars que j’essaie de projeter.
Je suis quelqu’un qui donne pour son propre bien-être.
Je suis généreux quand ça m’arrange.
Quand je n’ai pas à renoncer à mon petit bonheur.
À une relation professionnelle, amicale, ou amoureuse.
J’ai toujours évité d’affronter le vent de face.
En choisissant les batailles que je mène.
Même quand la moralité exige d’en choisir une plus ardue.
Je suis empathique, mais je n’ai jamais été courageux.
Il est possible pour un bon gars de lever le nez sur une petite fille.
Comme il est possible pour de grand·e·s allié·e·s encensé·e·s pour leurs combats sociaux de fermer les yeux sur un génocide ou deux…

